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Le · Vicomte · de · Valmont

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(A son réveil.)

Hé bien, Marquise, comment vous trouvez-vous des plaisirs de la nuit dernière? n'en êtes-vous pas un peu fatiguée? Convenez-donc que Danceny est charmant! Il fait des prodiges, ce garçon-là. Vous n'attendiez pas cela de lui, n'est-il pas vrai? Allons, je me rends justice... )
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J'ai passé deux fois chez vous, mon cher Chevalier: mais depuis que vous avez quitté le rôle d'Amant pour celui d'homme à bonnes fortunes, vous êtes, comme de raison, devenu introuvable. Votre Valet-de-chambre m'a assuré cependant que vous rentreriez chez vous ce soir, qu'il avait ordre de vous attendre; mais moi, qui suis instruit de vos projets, j'ai très bien compris que vous ne rentreriez que pour un moment, pour prendre le costume de la chose, et que sur-le-champ vous recommenceriez vos courses victorieuses. A la bonne heure, et je ne puis qu'y applaudir... )
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Je réponds sur-le-champ à votre lettre et je tâcherai d'être clair; ce qui n'est pas facile avec vous, quand une fois vous avez pris le parti de ne pas entendre.

De longs discours n'étaient pas nécessaires pour établir que chacun de nous ayant en main tout ce qu'il faut pour perdre l'autre, nous avons un égal intérêt à nous ménager mutuellement: aussi, ce n'est pas de cela dont il s'agit. Mais encore entre le parti violent de se perdre... )

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Sans doute, Marquise, que vous ne me croyez pas assez peu d'usage pour penser que j'aie pu prendre le change sur le tête-à-tête où je vous ai trouvée ce soir, et sur l'étonnant hasard qui avait conduit Danceny chez vous! Ce n'est pas que votre physionomie exercée n'ait su prendre à merveille l'expression du calme et de la sérénité, ni que vous vous soyez trahie par aucune de ces phrases qui quelquefois échappent au trouble ou au repentir. Je conviens même encore que vos regards dociles vous ont parfaitement servie... )
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Hier, à trois heures du soir, ma belle amie, impatienté de n'avoir pas de nouvelles, je me suis présenté chez la belle délaissée; on m'a dit qu'elle était sortie. Je n'ai vu, dans cette phrase, qu'un refus de me recevoir, qui ne m'a ni fâché ni surpris; et je me suis retiré, dans l'espérance que cette démarche engagerait au moins une femme si polie à m'honorer d'un mot de réponse. L'envie que j'avais de la recevoir m'a fait passer exprès chez moi vers les neuf heures, et je n'y ai rien trouvé. Etonné de ce silence... )
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Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j'ai mal lu ou mal entendu, et votre lettre, et l'histoire que vous m'y faites, et le petit modèle épistolaire qui y était compris. Ce que je puis vous dire, c'est que ce dernier m'a paru original et propre à faire de l'effet: aussi je l'ai copié tout simplement, et tout simplement encore je l'ai envoyé à la céleste Présidente. Je n'ai pas perdu un moment, car la tendre missive a été expédiée dès hier au soir. Je l'ai préféré ainsi... )
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Comment donc se fait-il, ma belle amie, que je ne reçoive point de réponse de vous? Ma dernière lettre pourtant me paraissait en mériter une; et depuis trois jours que je devrais l'avoir reçue, je l'attends encore! Je suis fâché au moins; aussi ne vous parlerai-je pas du tout de mes grandes affaires.

Que le raccommodement ait eu son plein effet... )

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Je persiste, ma belle amie: non, je ne suis point amoureux; et ce n'est pas ma faute, si les circonstances me forcent d'en jouer le rôle. Consentez seulement; et revenez; vous verrez bientôt par vous-même combien je suis sincère. J'ai fait mes preuves hier, et elles ne peuvent être détruites par ce qui se passe aujourd'hui.

J'étais donc chez la tendre Prude... )

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On vient seulement, Madame, de me rendre votre lettre; j'ai frémi en la lisant, et elle me laisse à peine la force d'y répondre. Quelle affreuse idée avez-vous donc de moi! Ah! sans doute, j'ai des torts; et tels que je ne me les pardonnerai de ma vie, quand même vous les couvririez de votre indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont toujours été loin de mon âme! Qui, moi! vous humilier! vous avilir! quand je vous respecte autant que je vous chéris; quand je n'ai connu l'orgueil que du moment où vous m'avez jugé digne de vous. Les apparences vous ont déçue... )
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Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices que vous jugez que je ne ferais pas, et dont pourtant le prix serait de vous plaire? Faites-les-moi connaître seulement, et si je balance à vous les offrir, je vous permets d'en refuser l'hommage. Eh! comment me jugez-vous depuis quelque temps, si, même dans votre indulgence, vous doutez de mes sentiments ou de mon énergie? Des sacrifices que je ne voudrais ou ne pourrais pas faire! Ainsi, vous me croyez amoureux, subjugué? et le prix que j'ai mis au succès, vous me soupçonnez de l'attacher à la personne? Ah! grâces au Ciel... )
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Dites-moi donc, ma belle amie, d'où peut venir ce ton d'aigreur et de persiflage qui règne dans votre dernière lettre? Quel est donc ce crime que j'ai commis, apparemment sans m'en douter, et qui vous donne tant d'humeur? J'ai eu l'air, me reprochez-vous, de compter sur votre consentement avant de l'avoir obtenu: mais je croyais que ce qui pourrait paraître de la présomption pour tout le monde ne pouvait jamais être pris, de vous à moi, que pour de la confiance: et depuis quand ce sentiment nuit-il à l'amitié ou à l'amour? En réunissant l'espoir au désir... )
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La voilà donc vaincue, cette femme superbe qui avait osé croire qu'elle pourrait me résister! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi; et depuis hier, elle n'a plus rien à m'accorder.

Je suis encore trop plein de mon bonheur... )

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(Feuillant du Couvent de la Rue Saint-Honoré.)

Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, Monsieur: mais je sais la confiance entière qu'a en vous Madame la Présidente de Tourvel, et je sais de plus combien cette confiance est dignement placée. Je crois donc pouvoir sans indiscrétion m'adresser à vous, pour en obtenir un service bien essentiel, vraiment digne de votre saint ministère, et où l'intérêt de Madame de Tourvel se trouve joint au mien.

J'ai entre les mains des papiers importants qui la concernent... )
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C'est une chose inconcevable, ma belle amie, comme aussitôt qu'on s'éloigne, on cesse facilement de s'entendre. Tant que j'étais auprès de vous, nous n'avions jamais qu'un même sentiment, une même façon de voir; et parce que, depuis près de trois mois, je ne vous vois plus, nous ne sommes plus du même avis sur rien. Qui de nous deux a tort? sûrement vous n'hésiteriez pas sur la réponse: mais moi, plus sage, ou plus poli, je ne décide pas. Je vais seulement répondre à votre lettre, et continuer de vous exposer ma conduite.

D'abord, je vous remercie... )

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Puissances du ciel, j'avais une âme pour la douleur; donnez-m'en une pour la félicité!1 C'est, je crois, le tendre Saint-Preux qui s'exprime ainsi. Mieux partagé que lui, je possède à la fois les deux existences. Oui, mon amie, je suis, en même temps, très heureux et très malheureux; et puisque vous avez mon entière confiance, je vous dois le double récit de mes peines et de mes plaisirs.

Sachez donc que mon ingrate Dévote me tient toujours rigueur... )
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(Jointe à la précédente.)


Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti d'ici ce matin, de n'avoir pas su que Madame de Tourvel en partait aussi; ou, si vous l'avez su, de n'être pas venu m'en avertir. A quoi sert-il donc que vous dépensiez mon argent à vous enivrer avec les valets; que le temps que vous devriez employer à me servir, vous le passiez à faire l'agréable auprès des Femmes-de-chambre, si je n'en suis pas mieux informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos négligences!... )
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Mon amie, je suis joué, trahi, perdu; je suis au désespoir: Madame de Tourvel est partie. Elle est partie, et je ne l'ai pas su! et je n'étais pas là pour m'opposer à son départ, pour lui reprocher son indigne trahison! Ah! ne croyez pas que je l'eusse laissée partir; elle serait restée; oui, elle serait restée, eussé-je dû employer la violence. Mais quoi! dans ma crédule sécurité, je dormais tranquillement; je dormais, et la foudre est tombée sur moi. Non, je ne conçois rien à ce départ; il faut renoncer à connaître les femmes.

Quand je me rappelle la journée d'hier!... )

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Encore de petits événements, ma belle amie; mais des scènes seulement, point d'actions. Ainsi, armez-vous de patience; prenez-en même beaucoup: car tandis que ma Présidente marche à si petits pas, votre pupille recule, et c'est bien pis encore. Hé bien! j'ai le bon esprit de m'amuser de ces misères-là. Véritablement, je m'accoutume fort bien à mon séjour ici, et je puis dire que dans le triste Château de ma vieille tante, je n'ai pas éprouvé un moment d'ennui. Au fait, n'y ai-je pas jouissances, privations, espoir, incertitude? Qu'a-t-on de plus sur un plus grand théâtre?... )
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Je parie bien que, depuis votre aventure, vous attendez chaque jour mes compliments et mes éloges; je ne doute même pas que vous n'ayez pris un peu d'humeur de mon long silence; mais que voulez-vous? j'ai toujours pensé que quand il n'y avait plus que des louanges à donner à une femme, on pouvait s'en reposer sur elle, et s'occuper d'autre chose. Cependant je vous remercie pour mon compte... )
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Consterné par votre Lettre, j'ignore encore, Madame, comment je pourrai y répondre. Sans doute, s'il faut choisir entre votre malheur et le mien, c'est à moi à me sacrifier, et je ne balance pas; mais de si grands intérêts méritent bien, ce me semble, d'être avant tout discutés et éclaircis; et comment y parvenir, si nous ne devons plus nous parler ni nous voir?

Quoi! tandis que les sentiments les plus doux nous unissent... )

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Si vos affaires ne vont pas toujours aussi vite que vous le voudriez, mon ami, ce n'est pas tout à fait à moi qu'il faut vous en prendre. J'ai ici plus d'un obstacle à vaincre. La vigilance et la sévérité de Madame de Volanges ne sont pas les seuls; votre jeune amie m'en oppose aussi quelques-uns. Soit froideur, ou timidité, elle ne fait pas toujours ce que je lui conseille; et je crois cependant savoir mieux qu'elle ce qu'il faut faire.

J'avais trouvé un moyen simple, commode et sûr... )

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Vous avez vu combien nous avons été contrariés hier. De toute la journée je n'ai pas pu vous remettre la lettre que j'avais pour vous; j'ignore si j'y trouverai plus de facilité aujourd'hui. Je crains de vous compromettre, en y mettant plus de zèle que d'adresse; et je ne me pardonnerais pas une imprudence qui vous deviendrait si fatale, et causerait le désespoir de mon ami, en vous rendant éternellement malheureuse. Cependant je connais les impatiences de l'amour... )
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De grâce, Madame, renouons cet entretien si malheureusement rompu! Que je puisse achever de vous prouver combien je diffère de l'odieux portrait qu'on vous avait fait de moi; que je puisse, surtout, jouir encore de cette aimable confiance que vous commenciez à me témoigner! Que de charmes vous savez prêter à la vertu! comme vous embellissez et faites chérir tous les sentiments honnêtes! Ah! c'est là votre séduction; c'est la plus forte; c'est la seule qui soit, à la fois, puissante et respectable.

Sans doute il suffit de vous voir... )

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Je comptais aller à la chasse ce matin; mais il fait un temps détestable. Je n'ai pour toute lecture qu'un Roman nouveau, qui ennuierait même une Pensionnaire. On déjeunera au plus tôt dans deux heures; ainsi malgré ma longue lettre d'hier, je vais encore causer avec vous. Je suis bien sûr de ne pas vous ennuyer, car je vous parlerai du très joli Prévan. Comment n'avez-vous pas su sa fameuse aventure, celle qui a séparé les inséparables. Je parie que vous vous la rappellerez au premier mot. La voici pourtant, puisque vous la désirez.

Vous vous souvenez que tout Paris s'étonnait que trois femmes... )

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Ou votre lettre est un persiflage, que je n'ai pas compris; ou vous étiez, en me l'écrivant, dans un délire très dangereux. Si je vous connaissais moins, ma belle amie, je serais vraiment très effrayé; et quoi que vous en puissiez dire, je ne m'effraierais pas trop facilement.

J'ai beau vous lire et vous relire, je n'en suis pas plus avancé; car, de prendre votre lettre dans le sens naturel qu'elle présente, il n'y a pas moyen. Qu'avez-vous donc voulu dire?

Est-ce seulement qu'il était inutile de se donner tant de soins... )

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D'où peut venir, Madame, le soin cruel que vous mettez à me fuir? comment se peut-il que l'empressement le plus tendre de ma part n'obtienne de la vôtre que des procédés qu'on se permettrait à peine envers l'homme dont on aurait le plus à se plaindre? Quoi! l'amour me ramène à vos pieds; et quand un heureux hasard me place à côté de vous, vous aimez mieux feindre une indisposition, alarmer vos amis, que de consentir à rester près de moi! Combien de fois hier n'avez-vous pas détourné vos yeux... )
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(Jointe à la précédente.)


L'ami qui vous sert a su que vous n'aviez rien de ce qu'il vous fallait pour écrire, et il y a déjà pourvu. Vous trouverez dans l'antichambre de l'appartement que vous occupez, sous la grande armoire à main gauche, une provision de papier, de plumes et d'encre, qu'il renouvellera quand vous voudrez, et qu'il lui semble que vous pouvez laisser à cette même place si vous n'en trouvez pas de plus sûre.

Il vous demande de ne pas vous offenser... )
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Mon étourdi de Chasseur n'a-t-il pas laissé mon portefeuille à Paris! Les lettres de ma Belle, celles de Danceny pour la petite Volanges, tout est resté, et j'ai besoin de tout. Il va partir pour réparer sa sottise; et tandis qu'il selle son cheval, je vous raconterai mon histoire de cette nuit : car je vous prie de croire que je ne perds pas mon temps.

L'aventure, par elle-même, est bien peu de chose... )

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J'ai un avis important à vous donner, ma chère amie.

Je soupai hier, comme vous savez, chez la Maréchale de ***, on y parla de vous, et j'en dis, non pas tout le bien que j'en pense, mais tout celui que je n'en pense pas. Tout le monde paraissait être de mon avis, et la conversation languissait, comme il arrive toujours, quand on ne dit que du bien de son prochain, lorsqu'il s'éleva un contradicteur: c'était Prévan.

«A Dieu ne plaise, dit-il en se levant»... )

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Comment répondre, Madame, à votre dernière lettre? Comment oser être vrai, quand ma sincérité peut me perdre auprès de vous? N'importe, il le faut; j'en aurai le courage. Je me dis, je me répète, qu'il vaut mieux vous mériter que vous obtenir; et dussiez-vous me refuser toujours un bonheur que je désirerai sans cesse, il faut vous prouver au moins que mon cœur en est digne.

Quel dommage que... )

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